Les CBDC contre les cryptos : comment les monnaies numériques centralisées peuvent mettre en péril les stablecoins

Les stablecoins se sont imposés comme la « monnaie de règlement » du marché crypto. Leur capitalisation totale frôle désormais les 310 milliards de dollars, portée par la domination des jetons adossés au dollar. Dans le même temps, les banques centrales accélèrent sur les CBDC (monnaies numériques de banque centrale) : plus de 137 pays représentant environ 98 % du PIB mondial explorent un projet.
Ce face-à-face n’est pas qu’idéologique. Il pose une question très concrète : si l’État propose son propre « cash numérique », que reste-t-il aux stablecoins, surtout dans les paiements du quotidien ?
Un « cash public » numérique qui siphonne l’usage, pas forcément la crypto
Premier risque pour les stablecoins : la substitution. Une CBDC bien conçue offre, en théorie, un actif sans risque de crédit (puisqu’émetteur public), une finalité de paiement immédiate, et une intégration directe dans les rails nationaux. Pour un commerçant ou une administration, accepter une CBDC peut devenir plus simple, moins coûteux, et plus « évident » qu’un jeton privé, même parfaitement collatéralisé.

En zone euro, le projet d’euro numérique illustre la logique de cadrage : les scénarios de travail évoquent un plafond de détention autour de 3 000 € par personne, précisément pour limiter l’impact sur les dépôts bancaires. Dit autrement, la CBDC est pensée comme un instrument de paiement, pas comme une réserve de valeur. Cette contrainte peut sembler protectrice pour les banques, mais elle réduit aussi l’espace que certains stablecoins tentaient d’occuper dans les paiements européens.
Le basculement peut être encore plus rapide dans les pays où la CBDC est déjà testée à grande échelle. En Inde, le pilote de roupie numérique revendique environ 7 millions d’utilisateurs, et les autorités monétaires multiplient les avertissements sur les risques macroéconomiques des stablecoins. Quand le message public devient « la CBDC d’abord », la bataille se déplace du terrain technologique vers celui de la légitimité.
L’étau réglementaire : quand la conformité rapproche les stablecoins… des banques
Le second danger est moins visible mais potentiellement plus corrosif : la régulation peut remodeler les stablecoins jusqu’à les rendre indiscernables d’un produit bancaire, ou trop coûteux à opérer. Dans l’Union européenne, MiCA encadre strictement les jetons adossés à une monnaie (réserves, gouvernance, supervision). Résultat : l’innovation « hors périmètre » recule, et l’avantage compétitif se déplace vers les acteurs capables d’absorber conformité, audit et exigences de liquidité.
Cette dynamique n’est pas propre à l’Europe. En Amérique du Nord, les autorités insistent de plus en plus sur un adossement 1:1 à des actifs très liquides (bons du Trésor, cash, équivalents). Au fond, c’est une invitation à transformer les stablecoins en quasi-monnaie de marché monétaire, avec le risque d’un modèle économique comprimé (moins de rendement sur réserves, plus de coûts opérationnels).
Paradoxalement, cette normalisation peut accélérer la concurrence des banques elles-mêmes. La fin 2025 a vu se multiplier les signaux d’institutionnalisation : lancement de nouveaux stablecoins émis par des établissements régulés, essor de produits tokenisés acceptant des stablecoins majeurs comme moyen de souscription, et montée en puissance d’une alternative directe, les dépôts tokenisés, juridiquement équivalents à des dépôts bancaires.
Si les stablecoins doivent se comporter comme des banques, alors les banques peuvent décider de faire… des stablecoins. En Europe, la situation se débloque, la BCE affirmant qu’il ne manque plus qu’un cadre politique pour déployer son euro numérique.
Ce qui peut sauver les stablecoins : l’international, le 24/7, et la finance on-chain
Pour autant, la « mort » des stablecoins n’est pas écrite. Leur force reste l’interopérabilité mondiale, le règlement 24/7, et une présence organique dans les usages crypto. Les chiffres le montrent : les stablecoins pèsent une part croissante des volumes on-chain, avec des montants cumulés annuels déjà comptés en trillions de dollars en 2025 selon plusieurs analystes de marché.

La survie passera probablement par une spécialisation : paiements transfrontaliers, trésorerie d’entreprises crypto-native, collatéral en DeFi, règlement d’actifs tokenisés. Avec une segmentation géographique, le stablecoin peut rester un outil privilégié, notamment pour des opérations multi-devises.
Au final, l’enjeu n’est pas « CBDC contre crypto », mais plutôt la monnaie publique programmable contre la monnaie privée régulée. Les stablecoins garderont une place s’ils restent plus utiles que la CBDC dans au moins un de ces trois domaines : l’international, l’on-chain, ou l’intégration aux marchés financiers tokenisés.
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